La quête d'Isis

Aussitôt son crime accompli, l'assassin, Seth, le dieu méchant,
avait pris la précaution d'enfermer Isis dans une chambre de sa maison, afin
qu'elle ne put rechercher le cadavre qu'il avait jeté dans le Nil avec l'aide
de ses compagnons. Mais Isis s'échappa de la prison. Elle rencontra Thot, le
dieu grand, prince de Vérité, qui lui dit: "Viens, ô déesse Isis, reprends
courage et confie-toi à moi, je te guiderai et je t'aiderai. Cache-toi et voici
ce qui arrivera: tu auras un fils; il deviendra grand et il sera beau, et il
sera fort. Il siégera sur le trône de son père, et il vengera, et il sera le
roi des Deux Couronnes; le plus puissant des monarques qui règnent sur la
terre". Mais la déesse Isis à ce moment là ne pensait pas au petit enfant
Horus, qui n'était pas encore né. Elle ne songeait qu'à retrouver le corps de
son mari assassiné pour l'ensevelir et le déposer dans sa tombe. Elle réussit
donc à quitter la maison de Seth dans la nuit; grâce à Thot, elle était
escortée de sept scorpions qui marchaient auprès d'elle et qui devaient mordre
quiconque la menacerait ou même tenterait de s'approcher d'elle. Deux d'entre
eux ouvraient la marche, explorant la route, deux autres l'escortaient, l'un à
droite et l'autre à gauche, la protégeant sur chaque flanc. Et les trois
derniers, l'arrière-garde, la suivaient à peu de distance. Ils avaient tous
reçu de Thot des instructions sévères et des ordres stricts: ils ne devaient
parler à personne; ils devaient avancer les yeux fixés à terre pour scruter le
chemin, car les serpents et les vipères sont au service de Seth.
Et ceux qui marchaient les premiers, Trefen et Befen, conduisirent Isis jusqu'à
la ville de Pa-Sin, à l'entrée des marais de Papyrus. En entrant dans la ville
qu'il fallait traverser, l'étrange cortége intrigua les femmes installées à
filer leur quenouille sur le pas de leur porte. Craignant sans doute qu'on ne
lui demande asile pour Isis qui se traînait péniblement, fatiguée de la longue
étape, l'une de ces femmes rentra chez elle précipitamment et claqua bruyamment
la porte au nez de la déesse, toute effrayée qu'elle était à la vue de cette
escorte de scorpions. A cette insulte, les sept gardes du corps s'arrêtèrent
pour délibérer. Après quoi, l'un après l'autre, ils s'approchèrent de leur
chef, Tefen, et chacun à son tour injecta son venin empoisonné dans la queue de
Tefen. Pendant ce temps, une paysanne qui s'appelait Taha et qui habitait un
peu plus loin, quitta le seuil de sa maison et s'avança pour accueillir la
voyageuse inconnue qu'elle ne soupçonnait guère d'être la déesse Isis. Elle
l'invita à prendre du repos chez elle. Isis se réfugia donc dans la masure de
cette femme pauvre et charitable.
Tefen, le chef des scorpions avec sa queue bien remplie de venin, se glissa
sous la porte de la méchante femme qui se nommait Usa, celle qui avait
grossièrement fermé sa porte au nez de la déesse, et il piqua le petit enfant
de Usa et, du coup, voilà que par sortilège le feu prit à la maison qui se mit
à flamber et il n'y avait d'eau nul part pour éteindre le feu. Et le coeur de
Usa était plein d'angoisse car elle pensait que son fils allait mourir (on ne
vit pas longtemps après avoir été piqué par un gros scorpion). Alors elle se
mit à courir à travers les rues de la ville, appelant au secours. Mais personne
ne répondait à son appel, personne n'osait sortir de sa maison. Ce fut Isis qui
vint à son aide. La déesse eut pitié du petit enfant et elle souhaita dans son
coeur que cet innocent fût sauvé. Elle s'écria, appelant la femme Usa:
"Viens me trouver, viens me trouver! Ma bouche possède le souffle de vie.
Je suis une femme dont on connaît bien le pouvoir dans mon pays. Mon père m'a
enseigné le secret qui chasse le démon de la mort. Moi, sa fille bien-aimée,
j'ai le pouvoir".
Alors Isis étendit ses mains sur l'enfant dans les bras de sa mère, et récita
cette formule: "Ô poison de Tefen, sors du corps de l'enfant, tombe à
terre, ne pénètre pas plus en avant son petit corps. Ô poison de Tefen, sors,
tombe sur le sol. Je suis Isis, la déesse, la maîtresse des mots magiques et
des charmes puissants. Je sais composer des formules qui guérissent, je sais
dire les paroles qui charment le mal. Prêtez l'oreille à mes paroles: que
chacun des reptiles qui a mordu voit son venin tomber à terre. Obéissez à ma
voix. Je vous parle, ô scorpions. Je suis seule et dans la douleur; je veux que
l'enfant vive et que le poison soit sans action. Au nom de Râ, le dieu vivant,
que la force du poison s'éteigne. Qu'Horus soit sauvé par sa mère Isis, et que
celui qui a été piqué soit aussi sauvé". Et, tout à coup, bien que ce ne
fût pas la saison des pluies, la pluie tomba du ciel sans nuages et la maison
cessa de brûler; les flammes furent étouffées et tout rentra dans l'ordre. La
colère du ciel était vaincue par l'intervention d'Isis.
Et la dame Usa, désolée d'avoir fermé sa porte à la face d'Isis, apporta dans
la maison de la paysanne sa voisine des cadeaux pour la déesse, qu'elle se
rependait cruellement d'avoir méconnue. Ainsi, le petit enfant fut sauvé grâce
aux charmes d'Isis. Et quand sa mère le vit portant et bien gai, elle revint
une seconde fois dans sa gratitude, chargée de toutes sortes de bonnes choses
pour Isis. Puis la déesse reprit sa route, en quête du corps de son mari.
Partout devant elle les méchants esprits des chemins, les serviteurs de
Seth, semaient panique et, saisis d'épouvante, les hommes se cachaient si bien
qu'Isis ne rencontrait personne qu'elle puisse interroger. Un jour, cependant,
elle aperçut des petits enfants qui jouaient sur le bord de la route et elle
leur demanda: "Petits enfants, avez-vous vu passer ici des hommes qui
portaient un coffre très long et très lourd?" "Oui, dirent-ils, nous
les avons vu. C'est dans la branche du Nil qui passe à Tanis qu'ils ont jeté le
coffre et c'est par là que le flot a du depuis longtemps l'entraîner jusqu'à la
mer".
"Oh, dit Isis, se lamentant et gémissant de douleur, maudite, maudite soit
cette branche du Nil. Mais vous petits enfants, quand votre bouche dira des
mots au hasard pendant que vous jouez dans la cour du temple, les sages vous
écouteront et, dans les temps futurs, on tirera de vos paroles enfantines des
présages parce que vous avez donné à Isis en quête des indications
précieuses". Et elle reprit son chemin, toujours accompagnée des fidèles
scorpions. Elle suivait les traînées de mélilot qui poussent le long des
routes, car elle savait que là où Osiris était passé, le mélilot avec ses
petites fleurs jaunes pousse et elle suivait la trace d'Osiris grâce au parfum
et aux fleurs. Elle marcha longtemps, longtemps, car le coffre contenant les
restes d'Osiris avait été porté par les vagues de la mer jusqu'à Byblos en
Syrie, la ville d'Adonis. Le coffre avait échoué sur le rivage et un buisson le
cachait aux regards. Par la vertu du cadavre divin, ce buisson devin un
gigantesque acacia, si grand et si beau et si dru que son tronc poussa autour
du coffre, l'enveloppa et le dissimula entièrement. Si bien qu'un jour,
Malcandre, le roi du pays, découvrant cet arbre magnifique, le fit couper et,
sans soupçonner l'existence du coffre, en fit faire une des colonnes qui soutenaient
le toit de son palais.
C'est après cela que la malheureuse Isis, toujours en quête, arriva enfin à
Byblos. Lasse et toujours affligée, elle s'assit auprès d'une fontaine et ne
parla à personne. Elle attendait la nuit pour se transformer en hirondelle et
c'est ainsi qu'elle découvrit le tronc d'acacia transformé en colonne au palais
du roi Malcandre et contenant toujours le cercueil d'Osiris. Une hirondelle
venait chaque nuit voleter autour de cette colonne en poussant à chaque seconde
des cris de douleur, mais personne n'y prêtait attention. Enfin la déesse se
décida à agir. Un matin, quand les servantes de la reine vinrent à passer
auprès de la fontaine, elles aperçurent cette femme affligée et silencieuse
comme à l'ordinaire. Mais ce matin-là, elle les salua et entama avec elles une
conversation. Les femmes de la reine, toujours curieuses, ne demandaient pas
mieux que de bavarder. L'étrangère leur offrit d'arranger leurs cheveux et de
les tresser à la mode de son pays ; elle leur fit respirer l'admirable odeur
dont ses cheveux étaient parfumés et elle proposa de leur en procurer. Bien
entendu, elles se laissèrent parer, coiffer et parfumer à la mode du pays
lointain de cette inconnue. Lorsqu'elles revinrent au palais, la Reine flaira
ce parfum des dieux et, informée, elle demanda bien vite à voir l'étrangère.
Elle l'envoya chercher et celle-ci lui plut.
Elle la garda auprès d'elle comme une amie et même, bientôt, elle la
chargea de veiller sur son petit enfant. Cette reine, femme du roi Malcandre,
était la reine Nemanou. Elle avait pleine confiance en sa nouvelle amie. Bien
entendu, la reine ne se doutait pas du tout des procédés étranges de la
nouvelle gouvernante. Elle ne savait pas que pour nourrir ce petit, Isis se
contentait de lui mettre un doigt dans la bouche. La reine ne soupçonnait pas
non plus que, chaque nuit, Isis, transformée en hirondelle gémissante,
reprenait sa folle envolée autour de la grande colonne du palais et cherchait
un moyen de s'emparer de cette colonne et de son contenu. Il vint pourtant une
nuit où la reine Nemanou, inquiète, se leva et alla voir ce qui se passait dans
la chambre de son petit enfant. O surprise, le petit enfant dormait
paisiblement, mais il était environné de hautes flammes, brûlant sans fumée
autour de lui, tandis que sept scorpions de grande taille le veillaient
attentivement. Aux cris de la reine, le roi Malcandre, les serviteurs, et même
la gouvernante Isis, tout le monde accourut. Et d'un geste, Isis eut tôt fait
de faire tomber les flammes. Les scorpions disparurent. Et Isis dit tristement
à la reine : "Tu n'as pas eu confiance. Ton fils ne sera jamais
immortel".
Chaque nuit, la déesse le plongeait dans le feu pour le purifier de ses
éléments terrestres. Mais c'est fini. Jamais plus la déesse ne pourra
recommencer. La reine fut attristée au-delà de ce qu'on peut penser. Quand au
roi, tout honoré d'avoir abrité sous son toit une déesse, il demanda ce qu'il
pouvait faire pour la remercier. Isis lui demanda la grande colonne. A
l'instant même, le roi fit venir des charpentiers et, d'un coup de hache on
abattit l'acacia. Isis elle-même en fendit le tronc. Après avoir arraché le
cercueil d'Osiris, elle parfuma ce tronc, qui l'avait contenu, avec une
précieuse essence, elle l'enveloppa d'une toile fine et elle le confia au roi
et à la reine et aux gens de Byblos qui en firent un objet de vénération.
Alors, Isis, la déesse, se mit en route, emmenant avec elle le cercueil qui
contenait le corps d'Osiris, son frère et son mari. Le roi Malcandre la fit
accompagner par ses deux fils aînés pour lui faire honneur. A peine en route,
Isis fit arrêter la caravane. Elle fit ouvrir le coffre pour contempler le
visage insensible de son époux. A cette vue, ses cris de douleur, ses
gémissements remplirent l'espace vide d'une telle horreur que le plus jeune des
fils du roi en resta stupide pour le restant de sa vie.
Cependant Isis, penchée sur le coffre ouvert, avait posé son visage contre
celui d'Osiris et elle se lamentait. Tout à coup, levant la tête, elle s'aperçut
que le fils aîné du roi l'observait curieusement. Indignée d'être ainsi épiée,
elle le foudroya d'un regard terrible. Saisi d'une terreur insurmontable, il
mourut sur-le-champ. Sans se soucier davantage du sort des princes de Byblos,
Isis se remit en route. Après bien des peines, elle ramena le coffre et les
restes d'Osiris en Egypte. Elle le déposa dans les environs de Bouto en un lieu
solitaire et détourné où personne n'allait jamais.